Car le cœur se comporte comme un miroir fixé à un mur, et ce mur est un passage pour toutes sortes de choses convoitées (1), d’agréments et de déplaisirs ; chaque fois que l’une d’elles défile, son empreinte s’y reflète.
Si l’objet est aimé et désiré, la nature incline vers lui ; si l’on ne peut se le procurer, on souffre et l’on se tourmente de son absence. S’il est possible de l’acquérir, on souffre sur la route qui y mène – fatigue, peine, rivalité – puis on souffre encore pendant qu’on le possède par crainte de s’en séparer (2), et l’on souffre enfin, après sa perte, du chagrin qu’entraîne sa disparition.
Si, au contraire, la chose est haïe et qu’on ne puisse l’écarter, on pâtit de sa présence ; si l’on parvient à la repousser, on s’emploie à cette tâche au point de laisser échapper un avantage plus précieux, et l’on souffre alors de l’avoir manqué.
On voit clairement que ce cœur demeure sans cesse submergé dans les océans des soucis, des angoisses et des peines, tandis que la nafs se joue de lui et l’amadoue par un plaisir qui ne pèse pas plus qu’un grain de poussière (3), de sorte qu’il perd de vue les quintaux de douleur et de tourment qu’il endure.
Mais qu’on l’écarte de cette jouissance et qu’il n’ait plus aucun accès à elle, la douleur se dévoile, l’enveloppe et le cerne de toutes parts. Imagine donc l’état d’un serviteur à qui l’on a retiré bonheur, parts de félicité et joies, et à qui l’on a fait comparaître misère, soucis, angoisses et chagrins.
Il ne le sépare plus de ce sort que la levée du voile (4) : que la couverture se retire, que le rideau se lève, que la poussière se dissipe et que ce qui se cache dans les poitrines paraisse au grand jour.