On demanda à un ascète : « Qu’est-ce qui t’a détaché de la vie d’ici-bas ? » Il répondit : « La bassesse (1) de ceux qui l’ont pour associés, le peu de loyauté dont elle fait preuve et la multitude de ses rebuffades. »
On posa la même question à un autre ; il dit : « Jamais je n’ai tendu la main vers quelque chose de ce monde sans trouver qu’un autre m’y avait déjà précédé ; je le lui cédais donc. »
Ajoutons encore ceci : le plaisir que l’on goûte lorsqu’on obtient un bien est strictement proportionnel à l’intensité du besoin qu’on en éprouvait et à la souffrance que l’âme ressentait en le réclamant. Plus le désir de s’emparer d’une chose est fort, plus la délectation issue de sa possession est complète ; s’il n’y a pas eu ce désir, il n’y a pas de plaisir. Ainsi, la jouissance ressentie sur le moment équivaut exactement au manque, à la peine et au tort subis auparavant ; la joie présente et la douleur passée se rencontrent et s’annulent, si bien que la jouissance disparaît comme si elle n’avait jamais existé. C’est comme si l’on ouvrait le ventre d’un homme puis qu’on le recousait et qu’on le soignait avec des onguents, ou comme si l’on administrait dix coups de fouet pour ensuite lui remettre dix dirhams ! Les jouissances d’ici-bas, la plupart du temps, n’excèdent pas ce schéma.
Une telle expérience ne saurait être qualifiée de plaisir, de bonheur ou d’accomplissement ; elle s’apparente plutôt au soulagement éprouvé lorsqu’on se libère d’urine ou d’excréments : l’homme souffre du poids de ces matières, puis, une fois le besoin satisfait, il se sent soulagé ; mais considérer cela comme un état de félicité, de jubilation ou de plaisir convoité est absurde.
De plus, ces deux jouissances qui passent pour les plus prisées parmi les gens ne sont accessibles (2) qu’au prix des impuretés qu’il faut toucher avant et après, ainsi que de la souffrance inévitable qui les suit.