De nombreux esprits avisés sont allés jusqu’à soutenir qu’en réalité il n’existe aucun plaisir en soi ; il ne s’agit que de la suppression d’une souffrance (1). Ainsi, porter un vêtement, par exemple, n’a pour fonction que de nous préserver de la gêne provoquée par la chaleur, le froid ou le vent ; il n’y a là nulle volupté supplémentaire. De même, on ne mange que pour écarter la douleur de la faim ; si l’homme ne ressentait pas cette douleur, il ne trouverait aucun agrément à manger. Il en va de même pour la boisson quand la soif se fait sentir, et pour le repos après la fatigue.
Or il est manifeste que l’accomplissement de ces actes et leur obtention comporte, en soi, une peine et un dommage (2) ; mais ce tort et cette peine sont moindres que ceux qu’ils permettent d’écarter. L’être humain supporte donc le moindre des deux maux afin de repousser le plus grave.
On rapporte qu’un sage (3), à qui l’on demandait—alors qu’il venait d’avaler une coupe d’un remède particulièrement infect—« Comment le trouves-tu ? », répondit :
« Je me suis réveillé dans la demeure des épreuves ;
je repousse des maux par d’autres maux. »
En vérité, les jouissances terrestres liées à la nourriture, à la boisson, au vêtement, au logement ou au mariage relèvent toutes du même ordre. Le plaisir immédiat que perçoit le sens et qui met l’être vivant en mouvement (4)—plaisir ultime recherché dans l’union charnelle comme dans la prise de nourriture—se réduit à la convoitise du ventre et du sexe ; il n’en est pas de troisième, hormis ce qui sert de moyen ou de voie pour les obtenir.