- Troisième angle : Nous concédons qu’il puisse, dans un premier temps, suspendre son jugement quant à la laideur du mensonge ; toutefois, cela n’implique nullement que le mensonge ne soit pas blâmable par essence. Sa réprobation relève bel et bien de la raison, et l’hésitation de l’esprit devant un jugement rationnel ne suffit pas à le faire sortir du champ de la rationalité. D’ailleurs, les vérités rationnelles ne se situent pas toutes sur un pied d’égalité : certaines sont plus manifestes que d’autres.
Si vous objectez : « Cette indécision prouve que le jugement de sa laideur n’est pas évident de soi, ce qui ruine votre thèse », nous répondrons que cette conséquence ne tient que parce que vous partez d’une hypothèse impossible ; or une impossibilité peut très bien en entraîner une autre.
Admettons encore que cette hésitation exclue le caractère immédiatement nécessaire du jugement ; pourquoi prétendre dès lors qu’il ne saurait devenir nécessaire après réflexion et examen ? La notion de « nécessaire » est plus large que la seule évidence instantanée sans intermédiaire ; elle couvre aussi ce qui devient évident grâce à une médiation. Or nier le cas particulier n’implique pas nier le concept général. Quiconque prétend bannir toute médiation des évidences est soit dans la dénégation, soit s’est accordé avec lui-même pour ne qualifier d’« évident » que ce qui ne requiert aucune médiation.
- Quatrième angle : La simple conception de l’essence du mensonge suffit pour que l’intellect tranche catégoriquement en faveur de sa laideur morale. Le rapport du mensonge à la raison (1) est comparable à celui des perceptions sensorielles dissonantes à l’organe des sens : de même que la perception d’une dissonance provoque aussitôt le rejet, de même la raison, lorsqu’elle appréhende la réalité du mensonge, l’exècre sur-le-champ. La seule différence tient à la distinction entre perception sensible et perception intellectuelle. Dès lors, si l’on admet qu’il est permis de mettre en doute les saisies de l’intellect et les jugements qu’il émet sur le bien et le mal, il deviendrait tout aussi légitime de mettre en doute les perceptions de nos sens.