Premier point d’erreur : l’homme applique spontanément le terme de « laideur » à tout ce qui contredit son propre intérêt, quand bien même cela servirait l’intérêt d’autrui. Il ne prête, en effet, aucune attention à l’autre, car tout tempérament est tout entier tourné vers lui-même et dédaigne ce qui n’est pas lui. Il statue donc sur la laideur de façon absolue et va parfois jusqu’à l’attribuer à l’essence même de la chose, déclarant : « Elle est en soi répugnante. »
Ainsi prononce-t-il trois jugements ; il n’est dans le vrai que pour l’un d’entre eux – le fondement même de la réprobation – et se trompe sur les deux autres.
Le premier égarement consiste à rapporter la laideur à l’essence de la chose, oubliant qu’elle ne lui paraît déplaisante que parce qu’elle contredit son intérêt.
Le second réside dans le fait de juger la laideur sans réserve ; son origine est l’inattention portée à autrui, voire le défaut d’attention (1) à certains de ses propres états, puisqu’il peut trouver agréable, dans certaines circonstances, la même chose qu’il réprouvait lorsque son intérêt était différent.
Deuxième erreur : il arrive qu’une chose s’oppose à l’intérêt (2) dans toutes les situations sauf un cas rarissime. L’imagination peut alors ne pas remarquer ce cas d’exception – il peut même (3) ne pas lui venir à l’esprit – de sorte qu’elle le considère contraire en toute circonstance et conclut à la laideur absolue. Les cas où cette chose est réellement blâmable envahissent son cœur, tandis que l’épisode rare s’efface de sa mémoire. Tel est, par exemple, le jugement qui veut que le mensonge soit absolument répréhensible, alors qu’on oublie le mensonge grâce auquel on sauvegarde l’infaillibilité d’un Prophète ou la protection d’un saint.
Lorsque cet arrêt de laideur absolue est proféré, entretenu pendant un certain temps et répété par l’ouïe comme par la langue, il s’enracine dans le cœur une aversion répulsive (4) ; si ce cas d’exception venait un jour à se présenter